Neuroéconomie: la crise financière expliquée par les émotions
Crise, affaire Kerviel ou scandale Madoff, les théories économiques traditionnelles ne suffisent plus pour comprendre les soubresauts de la sphère financières, assurent les penseurs de la neuroéconomie qui tentent de mettre en lumière le rôle des émotions et des hormones.
Cette discipline universitaire qui mêle psychologie, économie et imagerie cérébrale est née à la fin des années 1990 aux Etats-Unis. Elle n'est apparue en France qu'autour de 2005, trois ans après l'attribution du prix Nobel d'économie à l'économiste Vernon Smith et au psychologue Daniel Kahneman.
"Le marché est un phénomène de foule et la décision une pratique individuelle", rappelait le neurophysiologiste Alain Berthoz, professeur au Collège de France, lors d'un séminaire sur les neurosciences et la crise organisé récemment par le Centre d'analyse stratégique (CAS).
Ainsi, "aux théories économiques néoclassiques d'une décision purement rationnelle, la neuroéconomie oppose des mécanismes de prise de décision dans lesquelles les émotions jouent un rôle prépondérant", soulignait pour sa part Olivier Oullier, maître de conférences en neurosciences à l'université d'Aix-Marseille, dans une tribune publiée il y a quelques mois par Le Figaro.
Preuve de ce manque de rationalité, les neuroscientifiques ont procédé au jeu dit de l'ultimatum: il consiste à offrir une somme d'argent à un joueur à condition qu'il la partage avec une deuxième personne qui doit juger le montant conforme à ses attentes.
Si cette dernière ne trouve pas l'offre équitable et la refuse, aucun des deux joueurs ne touchera la somme initiale, d'où l'importance de faire une offre ni trop basse, ni trop élevée. Or, l'expérience a montré que si elle n'obtient pas au moins 30% de la somme, la deuxième personne, quitte à tout perdre, préfère refuser et punir ainsi la première personne.
Cette simulation montre que l'appât du gain, considéré comme rationnel, ne suffit pas à expliquer le comportement de l'individu.
Autre avancée revendiquée par la neuroéconomie: la mise en évidence des liens entre la présence de certaines hormones chez les traders et la volatilité des marchés, à la suite d'une étude réalisée dans une salle de marchés et publiée en 2008.
Dans un contexte de crise financière et de scandales de type Madoff ou Kerviel, ces analyses séduisent, même si elles ne proposent pas vraiment d'interprétations, comme le soulignent leurs détracteurs, mais plutôt des pistes de lecture.
"Nous sommes extrêmement sollicités depuis l'été dernier", confirme M. Oullier, également conseiller scientifique au CAS. "Il y a un vrai besoin pour de nouvelles méthodes et nous faisons partie des gens consultés".
Preuve de cet engouement: des banques font appel aux neuroéconomistes pour des missions de conseil, afin de travailler notamment les rapports de confiance avec la clientèle, mis à l'épreuve avec la crise et le resserrement du crédit.
Plus étonnant, les tenants de cette discipline sont également sollicités pour intervenir dans le recrutement de traders, afin de trouver un équilibre entre prise de risques nécessaire et maîtrisée.
"On ne peut empêcher un trader d'être dominé par ses émotions", rappelait Thami Kabbaj, professeur à Dauphine et lui-même ancien trader lors du séminaire du CAS. "Ce qu"on peut faire, c'est développer des outils qui prennent en compte la dimension comportementale et humaine".
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